Mémère et pépère.
La Picardie.
Laconiquement, cela résume pour moi mon attachement à cette branche de ma famille et à cette région. Avec ces quelques mots, j'aurai tout dit : l'essentiel, le noyau, le constitutif, le vital, le cœur.
Mais il y aurait encore tellement plus à dire.

Ils posent devant leur maison, celle dans laquelle Bernard (mon père) est né.
Mémère est partie quand j'avais un an, j'ai une bonne mémoire mais pas au point d'en avoir des souvenirs. Je ne sais pas grand chose d'elle, sinon qu'elle a eu quinze enfants dont treize vivants, que sa fin de vie n'a été que souffrance à cause de la maladie.
Était-elle gentille ou méchante ?
Bonne ou mauvaise mère ?
Je ne sais pas, on ne parle pas de ces choses côté paternel, mais je suppose qu'elle était aimée de ses enfants et les rares fois où elle était évoquée, mélancolie et tristesse s'invitaient immanquablement.
Après la première guerre mondiale il fallait repeupler la FraaaAAAAÂÂÂÂÂnnnce, mes grands-parents le firent et en furent remerciés par la médaille d'or de la Famille Française :

Médaille accrochée au-dessus de la porte de la cuisine menant vers la chambre d'en-bas et qui disparue peu de temps après les obsèques de pépère. Dans cette famille tous ne sont pas respectueux et respectables...
Mon grand-père Auguste était un personnage. J'en sais énormément plus sur lui, même si ses origines me réservent des surprises, que sur ma grand-mère.
Enfance difficile, une tuberculose qui lui valu de frôler la mort et de lui interdire l'entrée au Bataillon de Joinville, humiliation suprême pour le sportif qu'il était et malgré qu'il ai démontré sa forme physique en traversant la Marne à la nage aller/retour plusieurs fois d’affilée, rien n'y fit.
Début de parenthèse :
Une fois à la piscine de Compiègne avec tantes, tontons, cousins et cousines, on chahutait tous quand mon père me dit au bout d'un moment :
"A te voir plonger, sauter et nager comme un poisson enragé, je peux dire que tu ne tiens pas ça de moi mais de mon père."
Fin de la parenthèse.
Gamin, il me raconta ses guerres, les bombardements de la seconde dont il me montra les cratères des bombes le long de l'Aronde entre son jardin et le pont, l'endroit où il avait creusé un abri pour espérer échapper aux bombes, l'exode, la maison pillée à leur retour, il me raconta les armes pour les Résistants et explosifs cachés dans le grenier de la buanderie pour les sabotages, l'âne qui aidait aux travaux du jardin et des champs.
Et puis les crêpes.
Alors le geste de mon grand-père sucrant les crêpes avec une petite cuillère en tapotant délicatement avec l'index pour répartir soigneusement le sucre... est bien gravé dans ma mémoire.
Un de mes métiers me fit parcourir les alentours du fief familial et avec notre nom, on me demandait souvent de qui j'étais le fils, en répondant Bernard, je voyais dans le regard des gens la place particulière qu'il avait, sa réputation m'ouvrait des portes, déliait les langues et toujours on m'accueillait avec gentillesse et respect, alors en étant un des petits-fils d'Auguste [1] j'avais la totale dans mon pédigrée, pas peu fier de porter ce nom.
Sur le tard, il eu un accident en sciant des bûches, la machine lui en renvoya une qui lui pulvérisa la mâchoire supérieur, l'arcade sourcilière et il y perdit un œil.
Il ne fut pas calmé pour autant, il continua à grimper sur son toit pour y retirer la mousse et personne ne pouvait lui tenir tête.... un peu têtu le bonhomme[2].
Quand il commença à avoir des absences mémorielles, il fut hébergé chez ses enfants à tour de rôle jusqu'à ce que ça devienne impossible à gérer.
Il fut placé dans une maison de retraite au milieu de la Picardie où je le vis pour la dernière fois en 1985, il avait 92 ans.
J'aime énormément cette famille avec ses défauts et ses qualités, elle est moi, je viens d'elle en [3] partie et je suis elle aussi.
Tiens, si pépère avait eu un rôle dans Le Seigneur des Anneaux, ç'aurait été Bilbon Sacquet !
Notes
[1] surnommé Pa Gusse, un surnom contractant Papa Auguste à la sauce picarde, parce qu'aux fêtes du village et alentours il mettait l'ambiance en montant sur les tables pour pousser la chansonnette
[2] oui, je sais d'où vient ma têtitude et côté génétique j'ai aussi hérité de ses grosses mains, les mêmes que mon père, par contre je n'ai pas eu ses yeux bleu ciel, dommage
[3] trop grande