Domahom's papers hors série (épilogue)

Le deuil c'est une chose dans laquelle on entre dès que l'on prend conscience du départ de la personne et qu'on traverse comme l'on peut, on en sort parfois plus ou moins vite, quand on peut en sortir.
Plus de six mois déjà que Madeleine est morte.
Elle ne me manque pas.
N'allez pas imaginer que je ne ressens rien, c'est juste qu'avec son absence, seules des questions sans réponses restent présentes.
Il serait facile de me construire une fable sur ce qu'elle était et tirer un trait sur ce passé parfois douloureux mais je ne peux/veux pas.
J'ai eu une petite conversation avec l'ami ardéchois cet été, lui aussi a souffert de sa relation avec sa mère, mais il avait ouvert les yeux bien plus tôt que moi, je n'ai enfin compris que quand les mots de Madeleine m'ont percuté avec violence.
La réalité prenait une consistance amère.

A 61 ans, j'apprenais de sa plume qu'elle avait eu l'inconvenance de me mettre au monde.

Mieux vaut tard que jamais dira-t-on...
Et de ma mémoire surgissent des phrases, des images, des séquences, des situations, qui prennent place dans un puzzle monstrueux, comme cette phrase qu'elle avait dit à propos de sa mère (Suzanne) :
Elle s'est mariée et accessoirement elle a eu deux enfants.
Madeleine aussi, et, ça à pris tout son sens quand mon oncle m'avait dit :
Ta mère c'est Suzanne mais en pire.
Sœurette qui n'était pas épargnée par les pics acerbes de Madeleine s'était confiée à elle un jour :
Tata, j'ai été violée.
Et le soutien indéfectible de sa tante en réponse :
Oui ben comme toutes les femmes de la famille.
Fermez le ban.

Nous en avons beaucoup parlé sœurette et moi de nos vies un peu cabossées, de nos relations compliquées avec nos parents, de notre soutien inconditionnel l'une envers l'autre, de ce qu'on ressentait, de ce qu'on comprenait et de ce manque de réponses à nos questions qui dérangeaient.
Les conversations entendues enfant ou adolescent avec des amis de la famille et même avec la famille, qui prenaient tout leur sens des décennies plus tard lors d'un aveux quand elle crachait sur sa vie avec papa, qu'il a fallu suivre puisque c'est lui qui ramenait l'argent.
J'ai le souvenir d'une période compliquée suite à une énième grossesse non désirée elle me raconta :
J'ai bien fait d'avorter, c'était une fille et depuis le temps que ton père en voulait une ! après quoi il fut question de trouver un contraceptif efficace, soit vasectomie ou ligature des trompes, et pour papa dans son esprit mascu ça voulait dire plus d'érection, donc c'est Madeleine qui passa au bloc avec une déclaration récente qui m'éclairait sur des agissements que je ne comprenais pas à l'époque :
J'ai dit à ton père que si c'est moi qui y passais, c'était à ses risques et périls.... et je m'en suis donné à cœur joie tu peux me croire !
Cela m'a éclairé sur les regards avec untel ou untel, les tenues de soirées avec décolletés plus que suggestifs lors des repas officiels, sur les absences pour réunions...

Je n'avais pas voulu comprendre en 1992, juste après la port de papa, la portée de sa phrase lorsqu'un soir elle était venue chez moi parce qu'elle avait des choses à me dire. Pour info, j'avais dit à mon père sur son lit de mort que j'étais un pédé et nous avions eu notre dernière conversation d'hommes, entre un père et son fils, une forme d'adieu sans fard, en toute franchise, un triste mais merveilleux moment. Papa en avait parlé à Madeleine et c'est ce soir là que je l'ai appris. Sans préambule elle me lança :
Il faut que tu saches que la conversation que tu as eue avec ton père est nulle et non avenue.
Je vais mettre ça dans ma poche, je pleurerai plus tard.
Elle ne supportait pas de ne pas avoir le contrôle, de ne pas pouvoir briller en société, ou de se sentir inférieure ou exclue dans certaines situations.
Avec son frère, ils avaient séjourné chez Mimi et Yves (les Bordelais) et là-bas il n'était question que du devenir des petits enfants, ceux des Bordelais et de mon oncle.
Elle s'était sentie si humiliée d'être privée d'une descendance et donc d'être hors jeu dans les conversations qu'elle me confia à son retour :
Ça a été pénible ce séjour, quand ils parlaient de leur petits-enfants j'étais dévastée de ne pas en avoir.
A quel moment tu te poses la question de savoir pourquoi ton fils hétéro ne veut pas d'enfant et que ton fils homo n'en veut pas plus ?
Madeleine, elle, jamais.
Elle a assez dit à qui voulait l'entendre : les enfants ça m'emmerde.

Avant que je rencontre celui qui deviendrait mon mari, je ne fréquentais que ma meilleure amie Mag, on sortait au cinéma, chez Quick, on partait en virées ensembles ou avec ses parents, on faisait les boutiques, on était deux âmes esquintées qui se soutenaient mutuellement pour ne pas sombrer. Un jour je l'emmenais chez ma grand-mère pour quelques jours, où là-bas comme ailleurs, on affichait une complicité de tous les instants qui avait choquée Suzanne, espérant pensant que j'étais rentré dans le droit chemin en avait parlé à Madeleine qui m'avait alors balancé :
J'ai vraiment eu l'air d'une conne devant ma mère quand elle a cru que toi et Mag vous étiez ensemble ! Qu'est-ce que je vais dire maintenant ?
Moi : Et pourquoi tu devrais dire quelque chose ? Mag est une très grande amie (dans tous les sens du terme) elle sait que je suis homo et il n'y a rien à en dire.
Et j'en passe, j'en passe...
Comme la fois où elle avait débarqué chez les parents de Mag en disant pour se présenter; Je veux voir la tête de ceux chez qui mon fils passe son temps. La honte.

Dans les papiers trouvés chez elle, il y avait ses journaux. Je ne les ai pas tous lus, quelques pages m'ont suffit à comprendre qu'on lui servait, mon frère et moi, de faire valoir en société. La belle affaire !
Je découvris combien c'était important pour elle de raconter que son aîné fréquentait les beaux quartiers de Paris, que son cadet avait été major de sa promotion au lycée et qu'après avoir repris des études il était maintenant directeur de médiathèque... tu parles comme ça en jette tiens !

En lisant quelques extraits de son journal j'étais triste, profondément triste de comprendre que ses engagements servaient surtout à se glorifier devant une assemblée, à nous présenter Alain ou moi, comme des bêtes de foire, à se construire une vie sur celles des autres, puisque la sienne ne semblait pas lui avoir convenue.
Qu'y pouvions-nous ?

C'est donc difficile de sortir d'un deuil, celui de Madeleine me laisse boiteux, je veille sur mon frère à distance, nous avons maintenant des conversations franches, sans pudeur, entre frères, on s'aime et on se le dit. J'ai un mari que j'aime plus que tout qui sait combien c'est le bordel dans ma tête, mais je vais mieux, notre petite chienne d'amour, Ben, arrive au bon moment, celui de tourner une page et d'entamer cette vie à trois : lui, elle et moi.
Madeleine est partie avec ses souffrances, tout est pardonné, je ne l'évoquerai plus ici, mais putain que tout ça fait mal.

Madame la docteur.

Mon départ en retraite rimait avec Bourgogne, donc campagne, donc province, donc faut trouver un médecin. Je n'avais pas de grosses pathologies à part mon dos en vrac, mes douleurs neurologiques et un peu de tension. Mon médecin de la région parisienne ayant pris sa retraite, il me fallait en  […]

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Et ça pionce.

Hier, on a eu la visite d'une voisine. Ben approchait du portail par étapes, des fois qu'un monstre surgisse entre les lames de bois, et finalement, quand une main est apparue la confiance s'est installée. Dans ces cas là, je la laisse prendre l'initiative, elle cherche mon approbation du regard  […]

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C'est à cause des autres.

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